 |
Le Diabète en Méditerranée |
La situation sur la rive nord
Michele Dalla Vestra, Gaetano Crepaldi
Département de Sciences Médicales et Chirurgicales, Clinique
Médicale I, Université de Padoue, Italie.
Bien que les projections concordent pour laisser entrevoir une forte augmentation
de la prévalence du diabète, il existe certaines divergences
quant à la prévalence réelle dans certains pays (1).
Il est extrêmement difficile de décrire l'épidémiologie
du diabète en Europe, étant donné l'absence de registres
nationaux permettant d'évaluer le nombre de patients atteints de
diabète de type 1 ou de type 2. Chez l'adulte, la prévalence
du diabète dans le monde était estimée à 4
% en 1995, et elle augmentera fortement à l'avenir (2). Entre 1995
et 2025, la population adulte augmentera de 64 % ; la prévalence
du diabète de l'adulte augmentera de 35 % et le nombre de patients
diabétiques augmentera de 122 %. Dans les pays développés,
la population adulte augmentera de 11 %, la prévalence du diabète
de l'adulte augmentera de 27 % et le nombre de patients diabétiques
augmentera de 42 %. Dans les pays en voie de développement, les
chiffres seront les suivants : population adulte : + 82 %, prévalence
du diabète de l'adulte : + 48 % et nombre de patients diabétiques
: + 170 % (2). La prévalence est plus élevée dans
les pays développés que dans les pays en voie de développement
et le restera jusqu'en 2025, même si l'augmentation proportionnelle
sera plus forte dans ces derniers. Ainsi le diabète, surtout de
type 2, devient un problème majeur de santé publique aussi
bien dans les pays développés que dans les pays en voie
de développement.
Diabète de type 1
L'incidence du diabète de type 1 chez les enfants de moins de 15
ans a fait l'objet de travaux approfondis, mais les données sont
rares - et inexistantes en Europe - sur l'incidence du diabète
de type 1 dans les tranches d'âge supérieures. Dans le bassin
méditerranéen et les régions avoisinantes, les taux
d'incidence du diabète de type 1 avant l'âge de 15 ans présentent
de larges variations. En Italie, l'incidence du diabète de type
1 chez les enfants de 0 à 14 ans est de 6-11,7 (pour 100 000 par
an), alors qu'en Sardaigne cette incidence est 34,4, soit l'une des plus
élevées d'Europe (3). En général, la plus
forte incidence s'observe chez les sujets de 10 à 14 ans et la
plus faible chez les enfants de 0 à 5 ans, dans les deux sexes.
Toutefois un pic d'incidence plus précoce chez les enfants de 5
à 9 ans est une caractéristique fréquente dans les
régions insulaires italiennes, mais pas en Italie du Nord (3).
En France, Levy-Marchal a montré que les taux d'incidence annuels
du diabète pour 1988 et 1995 étaient respectivement de 7,17
and 9,28 pour 100 000 ; cette étude comprenait 2 millions de sujets
de moins de 20 ans (4). Des résultats similaires ont été
rapportés en Espagne (8-10,9 pour 100 000 par an), en Croatie et
en Slovénie (7,2 et 7,6 pour 100 000 par an, respectivement) (3).
L'incidence dans les pays méditerranéens est différente
de ce qu'elle est en Europe du Nord ; de fait, en Finlande, Tuomilehto
et al. ont rapporté que, chez les enfants de moins de 14 ans, l'incidence
annuelle était en 2000 de 45 pour 100 000 (5). Contrairement aux
autres pays européens, l'incidence du diabète dans la zone
méditerranéenne ne suit aucun profil géographique.
Il est probable que des différences de facteurs environnementaux
et/ou de sensibilité génétique sont importantes pour
des variations aussi larges. Les facteurs de risque environnementaux identifiés
à ce jour peuvent être classés en 3 grands groupes
: l'alimentation, les toxines et les infections virales. En ce qui concerne
l'alimentation, il est prouvé que la consommation de lait de vache
est associée à une augmentation de l'incidence du diabète
de type 1 (6). Parslow RC et al. (7) ont découvert que la concentration
de nitrates dans l'eau de boisson présente également une
association positive avec l'incidence du diabète de type 1. Une
différence d'incidence peut également être liée
à une épidémie virale ou à des différence
de virulence des virus (8). Comme dans d'autres régions du monde,
les variations d'incidence s'avèrent liées à l'origine
ethnique, ce qui démontre l'importance des différences de
sensibilité génétique dans les diverses populations.
Effectivement, les Sardes, qui connaissent - avec les Finlandais - la
plus forte incidence de diabète de type 1 dans le monde, montrent
une haute fréquence d'haplotypes HLA impliqués dans la sensibilité
au diabète de type 1, avec peu d'allèles protecteurs par
rapport aux autres populations blanches (3). Par ailleurs, les interactions
entre différents facteurs génétiques et environnementaux
peuvent être importantes, comme le suggèrent certaines études
conduites en Israël. Par contraste, des études chez des Sardes
migrants a montré que la forte incidence du diabète de type
1 chez ces sujets est la conséquence de leur constitution génétique
plus que d'influences du milieu (9). Cela ne signifie pas que les facteurs
environnementaux n'ont pas de rôle dans l'étiologie du diabète
de type 1, mais plutôt que les éléments déclenchants
de l'environnement peuvent avoir un impact majeur sur des sujets génétiquement
prédisposés. A l'échelle mondiale, un excédent
de femmes s'observe dans les populations à faible incidence de
diabète, tandis que c'est l'inverse qui est vrai dans plusieurs
populations à forte incidence de diabète. Dans les pays
méditerranéens, le rapport hommes/femmes est voisin de 1.
Diabète de type 2
Le diabète de type 2 est la composante majeure de l'épidémie
mondiale de diabète. Selon King et al. (2), la prévalence
du diabète chez les adultes de 20 ans et plus était de 7,5
% en 1995 et 7,8 % en 2000, et sera de 10 % en 2025 en Italie. En Espagne
également, la prévalence du diabète passera de 7,2
% en 1995 à 9,5 % en 2025. En revanche, les mêmes auteurs
ont rapporté qu'en France et en Croatie, il n'y aura qu'une augmentation
modérée de la prévalence du diabète dans la
population adulte : de 2,1 % en 1995 et 2000 à 2,6 % en 2025 en
France et de 4,4 % à 5,1 % en Croatie (2). Dans ces pays, ainsi
que dans tous les pays développés, la majorité de
la population diabétique est âgée de 65 ans ou plus.
Cette étude était basée sur les prévalences
à 5 ans, par âge et par sexe, dans les zones urbaines et
rurales de différents pays. Les critères d'inclusion étaient
les suivants : diagnostic de diabète établi selon les recommandations
de groupes d'experts de l'OMS (concentrations plasmatiques veineuses de
11 mmol/l deux heures après l'administration orale d'une dose de
75 g de glucose).
L'augmentation de la prévalence du diabète est sous l'influence
de nombreux facteurs. Dans les pays développés, le diabète
- surtout le diabète de type 2 - est devenu un problème
majeur de santé publique, en raison d'une espérance de vie
croissante et de modifications du mode de vie et de l'alimentation, avec
une prévalence croissante de l'obésité. L'industrialisation
et le développement socio-économique sont certainement les
principaux déterminants de l'épidémie de diabète
dans les pays en voie de développement, où une meilleure
alimentation, une meilleure hygiène, le recul de nombreuses maladies
infectieuses et l'arrivée de nouveaux traitements efficaces ont
abouti à une augmentation de la longévité (10).
Dans le monde occidental, les gens vivent plus longtemps, mais la natalité
est stable. Ce vieillissement de la population signifie à lui seul
qu'un plus grand nombre de personnes feront un diabète. Ainsi,
l'âge est une importante variable influençant la prévalence
du diabète. La plupart des études épidémiologiques
montrent que la prévalence du diabète de type 2 augmente
avec l'âge, puis diminue chez les sujets très âgés
(10). Toutefois, des observations récentes ont également
montré que le diabète est méconnu chez une forte
proportion de sujets âgés. Il s'avère également
que le diabète est plus fréquent chez la femme que chez
l'homme, même si, ces dernières années, l'augmentation
des cas de diabète diagnostiqués était plus forte
chez les hommes. Le diabète étant une maladie liée
à l'âge, les pays dont la population est plus âgée
ont plus de diabétiques que les pays en voie de développement,
où la population est plus jeune. La haute prévalence du
diabète de type 2 dépend tout particulièrement de
celle de l'obésité. Dans plus de 80 % des cas, les diabétiques
de type 2 sont obèses et, de ce fait, les interventions visant
à une réduction de l'incidence du diabète, par une
prévention des facteurs de risque modifiables, doivent être
soigneusement planifiées. Outre l'importance de l'alimentation,
un mode de vie sédentaire joue un grand rôle dans l'augmentation
de la prévalence du diabète de type 2, surtout chez les
jeunes (10). Des résultats récents ont montré que
le diabète peut être prévenu chez les sujets à
haut risque ayant une mauvaise tolérance au glucose, par une alimentation
spécifique et la pratique d'une activité physique, ce qui
confirme l'importance des ces facteurs environnementaux dans l'étiologie
du diabète de type 2 (11).
Par ailleurs, plusieurs études ont relevé que, dans un même
pays, la prévalence du diabète de type 2 était significativement
plus élevée en zone urbaine qu'en zone rurale. Les comparaisons
de populations migrantes vivants dans les zones urbaines et rurales d'un
même pays montrent également un excès de cas de diabète
dans les communautés urbaines. Ce point est en fait très
intéressant, car nous observons d'importants flux migratoires des
pays de voie de développement vers l'Europe.
Comme la prévalence du diabète de type 2 et l'âge
moyen des patients augmentent tous deux dans la plupart des pays européens,
il en a résulté une augmentation de la prévalence
des maladies cardiovasculaires et des complications microvasculaires.
De récents essais d'intervention ont montré qu'un meilleur
contrôle de la glycémie et la mise en uvre de traitements
énergiques de l'hypertension et de l'hyperlipidémie peuvent
réduire de manière significative les risques de complications
macro- et microvasculaires (12, 13).
L'étude CODE-2 a été conduite afin d'évaluer
les coûts, pour le système de santé, de la prise en
charge du diabète de type 2 en Europe. En Italie, les dépenses
médicales pour les traitements ambulatoires et les hospitalisations
étaient respectivement de 525 et 2173 € par patient en 1998
(4). Cette étude a montré en outre que les coûts associés
au traitement des diabétiques de type 2 atteints de complications
macro- ou microvasculaires étaient deux fois plus élevés
que pour les patients atteints de diabète non compliqué.
La présence des deux types de complications faisait plus que tripler
les coûts.
En conclusion, bien que les données pour les pays européens
soient rares, les estimations et les projections laissent entrevoir une
progression épidémique de l'incidence et de la prévalence
du diabète dans tous les pays européens. La connaissance
de la prévalence du diabète et l'identification des facteurs
de risque sont essentielles pour une planification rationnelle des services
de santé, afin d'améliorer l'organisation et la rentabilité
de ces services.
Bibliographie
1) King H, Rewers M. Global Estimates for Prevalence of Diabetes Mellitus
and Impaired Glucose Tolerance in Adults. Diabetes Care 1993, 16 157-176
2) King H, Aubert R, Herman W. Global Burden of Diabetes, 1995-2025. Diabetes
Care 1998, 21: 1414-1431.
3) Muntoni S, Muntoni S. New Insights into the Epidemiology of Type 1
diabetes in Mediterranean Countries. Diabetes Metab Res Rev 1999, 15:
133-140.
4) Passa P. Diabetes trends in Europe. Diabetes Metab Res Rev 2002, 18:
S3-S8.
5) Tuomilehto J, Karvonen M, Pitkaniemi J, Virtala E, Kohtamaki K, Toivanen
L, Tuomilehto-Wolf E. Record-high incidence of Type 1 (insulin-dependent)
diabetes mellitus in Finnish children. The Finnish Childhood Type 1 diabetes
Registry group. Diabetologia 1999, 42:655-660.
6) Gerstain HC. Cow's milk exposure and type 1 diabetes. Diabetes Care
1994, 17: 13-19.
7) Parslow RC, McKinney PA, Law GR, Staines A, Williams R, Bodansky HJ.
Incidence of childhood diabetes mellitus in Yorkshire, northern England,
is associated with nitrate in drinking water: an ecological analysis.
Diabetologia 1997, 40: 550-556.
8) Szopa TM, Titchener PA, Portwood ND, Taylor KW. Diabetes mellitus due
to viruses- some recent developments. Diabetologia 1993, 36: 687-695.
9) Muntoni S, Fonte MT, Stoduto S. Marietti G, Bizzarri C, Crino A, Ciampalini
P, Multari G, Suppa MA, Matteoli MC, Lucentini L, Sebastiani LM, Visalli
N, Pozzilli P, Boscherini B, Muntoni S. Incidence of insulin-dependent
diabetes mellitus among Sardinian-heritage children born in Lazio region,
Italy. Lancet 1997, 349: 160-162.
10) Gadsby R. Epidemiology of diabetes. Advanced Drug Delivery Reviews
2002, 54: 1165-1172
11) Tuomilehto J, Lindstom MS, Eriksson JG, Valle TT, Hamalainen HH, Hanne-Parikka
P. Prevention of type 2 diabetes by changes in lifestyle among subjects
with impaired glucose tolerance. N Eng J Med 2001, 344: 1343-1349.
12) UK Prospective Diabetes Study Group. Intensive blood glucose control
with sulfonylureas or insulin compared with conventional treatments and
risk of complications in patients with type 2 diabetes (UKPDS 33). Lancet
1998, 352: 837-853.
13) Gaede P, Vedel P, Parving HH, Pedersen O. Intensified multifactorial
intervention in patients with type 2 diabetes mellitus and microalbuminuria:
the Steno type 2 randomized trial. Lancet 353; 617-622, 1999.
|